Le Féminisme Révolutionne les Hommes

Le mot féminisme s’est invité dans mon vocabulaire il y a 4 ans. La première fois, grâce à des camarades de promo bien remontées contre le patriarcat. La seconde fois, grâce à une amie qui m’a mis le doigt sur le harcèlement de rue. Qui m’a fait lire le Projet Crocodiles, écouter des témoignages, voir des vidéos. Et poser la question pour la première à ma copine, après 8 ans de vie en couple : et toi, on te siffle dans la rue ? Le pire, c’est que ça nous était déjà arrivés alors que j’étais avec elle. Pas sous forme d’insulte, mais de remarques, de bruits. Je n’ai jamais pris ça pour quelque chose d’offensant, mais pour quelque chose de “plutôt sympa”.  Ça a été un grand choc d’apprendre que la femme que j’aimais avait toujours vécu avec ça, souffert de ça, sans m’en parler. Car c’était normalisé. Normal d’être interpellée. Normal, quand le moral est dans le creux, de ne pas mettre de jupe pour traverser la ville. Normal de devoir s’habiller en fonction du niveau de tranquillité qu’on peut supporter.

C’est à cette époque que j’ai lu Kong Kong Théorie. La révolution est au rendez vous. Despentes met les mots où ça fait mal. Elle remue 26 années de construction genrée, de frustrations, d’intériorisation des stéréotypes. Et sa force, c’est qu’elle ne parle pas qu’aux femmes. Elle dit aussi ce que j’ai toujours vécu sans avoir les mots : les tristes injonctions des hommes à ne pas ressentir, ne pas aimer le rose, ne pas pleurer. Elle constate que les femmes ne sont pas les seules victimes. Entre les lignes, je comprends alors que ce n’est pas une fatalité. Qu’on peut détricoter le monde, pour le retricoter à notre envie. Depuis ce moment là, une lecture en amenant une autre, les amies féministes nourrissant la pensée, la révolution n’a plus cessé de grandir.

Les mots autorisent à penser différemment. Les mots légitiment. Les mots libèrent. J’avais vécu une vie de “Pourquoi?”. Une adolescence à chercher ma place entre les mecs. Roulé entre mon envie d’appartenance au groupe, et mon dégoût pour les garçons. Écartelé entre mes goûts “féminins” et ma peur du regard des autres. J’ai toujours eu le cul entre deux chaises. Dans un moment de lucidité, j’ai avoué à ma cousine que j’aurais préféré naître fille. Elle m’a répondu qu’elle aurait préféré naître garçon. Deux phrases d’enfants qui ne savent rien du féminisme, mais qui résument tout. L’absurdité des stéréotypes de genre. Le grand cimetière aux libertés. Nous avions 12 ans. Entre nos familles égalitaires et la loi du préau, c’était le grand fossé. Et surtout, c’était l’incompréhension. Si chez nous, filles et garçons sont presque identiques, pourquoi y-a-t’il tant de différences dès qu’on passe la grille du collège ?

Je crois qu’il y a des droits à ouvrir pour les hommes. Des mythes à déconstruire. Je pense que les hommes ont la charge de défricher de leur côté de la barrière, de faire le ménage dans la virilité, abattre ce qu’ils peuvent du patriarcat. C’est un combat qui ne se substitue pas à celui des femmes féministes, c’est un combat parallèle, un autre front pour un but commun. Pour l’égalité. Pour la liberté. Où chacun y trouve son intérêt. Je ne connais pas de meilleur mot pour parler de ce combat des hommes, sauf le mot féminisme. C’est dans ce sens que je l’utilise.

Car oui, l’homme est victime du patriarcat. Victime avec avantages. Mais victime quand même. Nous sommes à la fois oppresseurs et oppressés. La virilité est une prison. Un homme n’a pas tous les droits. Il a un large domaine. Mais il est interdit de domaine associé au féminin. Interdit de larmes. Interdit d’émotions. Interdit de tendresse, de laisser-aller. Interdit de faiblesse. Interdit de couture, de collages, de broderie. Interdit de couleurs. Interdit de crème de jour et de coquetterie. Un homme ne s’habille pas comme il veut. Un homme ne porte pas de jupe, de hauts talons. Un homme est sous contrôle. Un homme est hermétique, ne parle pas de ses problèmes. Un homme est compétiteur, obéissant. C’est une machine de guerre.

Les règles de cette vie virile s’apprennent des autres garçons. On voudrait être au naturel, tranquille. Mais il faut jouer les durs, serrer les fesses. On se bat pour ne pas être le souffre-douleur. Au collège, j’ai eu peur d’aller aux toilettes pendant 4 ans parce qu’un 3ème est monté au dessus des toilettes pour vérifier que j’avais une queue. Je venais de faire ma rentrée de 6ème. J’en ai eu mal au ventre toute ma scolarité. Plus tard, j’ai appris à me branler dans la crainte du jour où on ferait une branlette collective. J’ai vécu dans l’attente du moment où j’allais devoir me battre, et où je finirais en sang. Je pensais que c’était une étape obligée. Un rite de passage.

Aujourd’hui je suis fatigué. Fatigué de calculer comment me comporter pour ne pas être pris pour un homosexuel. Fatigué de faire semblant d’aimer le foot, les blagues grasses, les bagnoles. Fatigué de ces patrons qui s’attendent à ce que je montre ma force au détriment de ma santé. Fatigué d’expliquer que j’aime lire, écrire, cuisiner. Fatigué quand un ami me dit que j’ai des goûts de meuf. J’ai envie d’être comme je suis. Et d’avoir les mots pour moucher les machos.

Voilà pourquoi j’ai envie du mot féminisme. Parce que je crois que le féminisme est une révolution totale. Et que les mecs ont tout intérêt à s’y intéresser.