Le Fantasme du Prostituteur

Un épisode du podcast Les Couilles sur la Table, (Ceux qui disent Oui et ceux qui disent Non), et un épisode de l’émission Un Podcast à Soi, (Le prix du Sexe), avaient pour thème la prostitution. Ils m’ont donné envie d’écrire pour interroger ma représentation de la sexualité tarifée. Ce qui, finalement, n’était pas une mauvaise chose : j’en ai appris un peu plus sur moi.

À propos de la motivation des hommes à “aller aux putes”, on entend dans Les Couilles sur la Table que le cœur de la prostitution, ce n’est pas le sexe, mais la domination. Le fait de payer pour le service sexuel serait source d’un sentiment de pouvoir. Que les prostituteurs, par égocentrisme, pour régler des frustrations personnelles, iraient opprimer des plus faibles et plus pauvres qu’eux-mêmes.

Que la prostitution s’intégre dans un système global d’oppression des femmes par les hommes, je suis d’accord. Que les prostituteurs aillent tous voir les prostituées par désir d’opprimer, ça me semble exagéré.

D’où je parle, moi ? Je ne suis pas prostituée, ni prostituteur, ni spécialiste de la prostitution. Si je me permets d’avoir un avis, c’est donc uniquement depuis mon expérience d’homme qui a déjà été traversé par l’envie d’aller voir une prostituée. Je parle depuis ma subjectivité, alimentée par quelques lectures. Je ne prétends pas qu’elle soit vraie pour tous. Mais je tiens à témoigner, pour montrer que les motivations ne se résument pas à dominer, opprimer.

En première position, c’est le rêve du sexe sur commande qui me motive. Nous vivons une époque où tout s’achète, tout se vend. La société de l’immédiateté, de l’assouvissement rapide et facile. Pourquoi le sexe ne suivrait pas cette règle ? 50 nuances de Grey nous promet des orgasmes à la chaîne, Hollywood fait son beurre sur la chair, le porno inonde nos écrans. Et il faudrait qu’on attende sagement que la frustration passe ? En matière de sexe, encore plus qu’ailleurs, nous ne sommes pas sages. Le désir d’une glace dure une heure, et je peux le satisfaire immédiatement. Le désir de faire l’amour, de caresser une peau, peut durer des jours. Peut me donner la fièvre, me faire passer un week-end entier à me branler, jusqu’à avoir le sexe en sang et mal au crâne. L’intensité du désir sexuel surpasse tous les autres désirs. Oui, nous pouvons facilement utiliser notre main pour nous “soulager”. Mais ce que je désire ce n’est pas l’orgasme, mais la jouissance. Ce que je désire, ce n’est pas l’éjaculation, mais le plaisir.

Donc oui, on a envie de faire l’amour. De tendresse. De baisers. De baiser. De niquer. On a envie de mordre, de lécher, de frissonner. De fermer les yeux et boire le sucre entre quatre lèvres. Souvent, je voudrais du sexe sans sentiments. De la fougue, de l’orgasme à deux, des ventres serrés et des fesses douloureuses. Aujourd’hui je suis célibataire. Je ne suis amoureux de personne. Je n’ai pas de Plan Cul Régulier. Tinder n’est pas le baisodrome qu’on m’a vanté. Je n’ai pas à plaindre. Je rencontre des partenaires. Ça se passe toujours très bien. Mais on est loin du sexe à la carte. Alors, parfois, je repense à la prostitution comme solution. Pas une solution pour réparer mon ego, ou pour faire chier ma femme. Juste pour sortir du cycle de la frustration qui me met au fond du trou.

Il y a une autre motivation, qu’on pourrait appeler le Chevalier Blanc. Celle-ci est machiste et rétrograde. Quand je pense à une prostituée, je pense à une personne en danger, une personne à sauver. Et, pour avoir vu Pretty Woman, lu La Joueuse de Go, Mémoires d’une Geisha ou Shim Chong, Fille Vendue , j’ai encore une vision romantique, c’est vrai, de la relation prostituée-prostituteur. Ce ne serait pas beau, une histoire d’amour qui nait sur le siège arrière ? Le coup de foudre entre la prostituée qui se bat pour son loyer, et le prostituteur qui ne croit plus à l’amour ? Deux créatures blessées par la vie, sauvées par une passion impossible. C’est l’âme même du bestseller, non ?

Enfin vient le fantasme du jeu. D’expérimenter de nouvelles règles, qui sortent du schéma classique. La relation Payeur-Payé est certainement une variante de la relation dominant-dominé, c’est vrai. Avec mon ex, nous avions ce fantasme. Je regrette de ne pas l’avoir réalisé : de ne pas avoir joué le prostituteur. De ne pas l’avoir payée pour passer une nuit à l’hôtel, alors que nous avions déjà notre cocon bien à nous. Le sexe, c’est aussi dans la tête. Mais ça ne veut pas dire manque de respect. Si je couche avec une prostituée, je ne la forcerai pas, je ne la violenterai pas. Et son plaisir aura de l’importance. D’ailleurs, j’ai aussi le fantasme inverse. Qu’on me donne de l’argent pour bander, pour sucer, pour pénétrer et être pénétré. Ça me chatouille le ventre, bien sûr. Cela fait partie de mon imaginaire.

Alors pourquoi je ne suis pas prostituteur ? Car le fantasme se heurte au principe de réalité. Car le sexe avec sentiments a toujours été beaucoup plus puissant. Car je ne crois pas pouvoir donner de plaisir à une prostituée qui en a fait son activité. Car les films et les bestsellers ne sont que des films et des bestsellers. Car coucher avec une personne qui n’en a pas envie, ça ne me fait pas envie. Car j’ai lu une bande dessinée qui s’appelle 23 Prostituées, où une femme chevauche son prostituteur tout en regardant la télé. Car je refuse de payer pour du sexe sans charme et sans désir. Je ne suis donc pas prostituteur. C’est vrai, avoir recours à la prostitution me semble quelque chose de honteux. Néanmoins, pour une fois, j’ai envie de défendre les hommes. J’ai envie d’indulgence. De défendre un fantasme. Je refuse de réduire les prostituteurs à de simples opprimeurs. Minables, peut-être. Mais pas fondamentalement mauvais. Juste des rêveurs de plaisir. Qui rêvent un peu trop loin de la réalité.

Pour aller plus loin :

Fantasmes sadomasochistes et théorie des cordes : qui rêve de cuir ? Maïa Mazaurette, www.lemonde.fr

Les Orgasmes Masculins, Victoire Tuaillon et Adam, Podcast les Couilles sur la Table